Journal Chimiothérapeutique

Chimio #1 – J+12 – Fear of the dark

Moral:9,5/10 – Météo: Automnale – Poids:85.2 – Inspiration : Retour aux sources

Ce matin, je souhaite revenir sur un passage que je n’ai pas encore abordé. Pourtant, nul doute qu’il fait partie intégrante de l’épreuve à proprement parler. Il s’agit de l’annonce ou plus précisément des annonces.

Plantons le décors si tu veux bien.

Nous sommes début Juillet, dans le sud de la France, 35° bien tapés, les cigales s’en donnent à cœur joie. Il doit être 16h et nous nous chauffons tranquillement au Ricard en attendant patiemment l’heure de l’apéro. L’instant est grave car nous sommes bientôt à court de glaçons. Le vacarme des discussions familiales bat son plein lorsque le téléphone de ma mère sonne. Il faut dire que j’attends les résultats d’une biopsie passée 8 jours avant et suspens, le médecin au bout du fil connait le numéro gagnant.

En un quart de seconde, le visage de ma mère se décompose. Le silence devient assourdissant, il faut croire que la biscotte est tombée du mauvais coté cette fois. Les nouvelles ne sont pas bonnes et on connaît la suite, Cancer du sein et blablabla. J’avoue que j’édulcore un peu la scène mais pas tant que ça je crois.

Je ne suis pas sûr de pouvoir relater ici exactement ce que j’ai ressenti sur le moment. La mémoire et l’analyse après l’histoire modifient souvent la perception que l’on peut avoir des choses.

Un fait certain cependant, je ne suis pas vraiment surpris par la nouvelle. Il faudrait que je demande à d’autres membres du club pour savoir si ils ont eu le même genre de pressentiment avant le verdict.

J’ai l’impression que je l’ai su dès le moment où j’ai touché cette fameuse « boule »*, dès la première « auto-palpation » comme il est écrit dans les rapports médicaux. Preuve en est, je suis allé voir le médecin 3 jours après, chose dont je ne suis absolument pas coutumier.

*: Je parle de la boule pour éviter l’emploi du mot Tumeur devant ma fille… Sans déconner, on pourrait pas trouver un mot plus sympa que Tumeur ???

Passé le choc de cette première annonce, retour à l’apéro, on va quand même pas laisser fondre les derniers glaçons sans réagir ! Évidemment, tout le monde est catastrophé, le Ricard sans glaçons c’est vraiment pas possible…

Après une heure de tergiversations sur les scénarios envisageables, je vois que ma mère s’est isolée dans la cuisine avec quelques membres de la famille. J’ai la vague impression que le sujet de discussion ne concerne pas la taille des tranches de saucisson et c’est bien dommage. Je m’empresse donc d’intervenir au plus vite pour éviter la crise.

Ma mère est en pleure, ce que je peux comprendre. Elle me dit que ce n’est pas normal, que ce n’est pas juste, que cette affliction devrait lui arriver à elle plutôt qu’à son fils adoré qu’elle aime etc. Je sais bien qu’il s’agit d’un réflexe naturel, là n’est pas la question. Sur le coup, je m’énerve un peu contre elle. Je prends un ton réprobateur, limite agressif, pour lui dire que je n’ai absolument pas besoin de sa tristesse en ce moment précis, que j’ai besoin de son aide, pas de son abattement, qu’il est hors de question d’inverser les rôles, ce n’est pas à moi de consoler tout le monde!

Elle s’est alors excusée. Pauvre! Et la vie a repris sont cours, nous voilà reparti verre en main pour un pillage en règle des cacahuètes. J’avoue m’en vouloir un peu aujourd’hui de l’avoir rembarré de la sorte mais je pense qu’il s’agissait avant tout de la sortir de sa torpeur, certes compréhensible mais au combien pesante… J’avais besoin d’action non de réaction, de panache et non d’apitoiement.

Une première annonce terminée avec succès.

Le soir même, j’ai voulu faire l’annonce à ma fille de 5 ans. Sans entrer dans l’éternel débat entre doit on protéger les enfants de ce type de nouvelle ou pas, j’ai tenté de lui expliquer le plus clairement et le plus simplement du monde ce qu’il m’arrivait, sans filtre. Je demande à ma fille de venir s’assoir sur mes genoux et lui dit :

– Elisa, j’ai quelque chose d’important à te dire…
À ce moment là, elle comprend tout à fait que c’est du sérieux et vu ma tête, elle doit penser qu’elle va être privée de tablette pendant au moins dix minutes… Pauvre enfant !

Exactement comme je l’aurais fait pour un adulte ou presque*, je lui explique que j’ai une boule au sein, qu’il s’agit d’un Cancer, que je risque d’être très malade et fatigué pendant une longue période.

* : Je dis presque car je prends rarement un adulte sur les genoux pour expliquer quoique ce soit.

– Est-ce que tu vas mourir ? – Hum, Non! Je ne pense pas… Il va falloir attendre encore un peu avant que je te cède mon téléphone et ma collec de Pin’s ! Je crois que ces histoires d’héritage rendent les gosses complètement tarés…
– Par contre, je risque de perdre tous mes cheveux tu sais. Là, elle éclate de rire en disant :
– Ahhh, mais tu vas être mooooche!

Ça nous a fait rire tous les deux. S’en suit un déluge de câlins et de bisous. Elle me promets qu’elle sera sage (Déjà mytho à 5 ans, ça fait peur), qu’elle m’aidera et surtout qu’elle sera mon médicament et qu’elle va me guérir.

Je pense que c’est à ce moment précis que je prends réellement conscience du truc avec ma voix intérieure qui débarque :
– Hey Meeeeec ! Et si jamais tu en crèves de cette merde ??? (Oui, ma voix intérieure est un peu grossière et parle comme une kaïra des années 90…)

L’espace d’un instant, le calme et l’aplomb qui me caractérisent laissent place à une angoisse palpable et relativement désagréable. Et cette voix intérieur de continuer la torture :
– D’une : ce genre de responsabilité est à double tranchant. Si tu casses ta pipe elle est bonne pour le psy à vie car elle considérera que c’est sa faute…
– De deux : démerde toi pour trouver rapidement une parade et la dé-responsabiliser maintenant…
– Trois : Heu… C’est tout ce que j’ai à dire, bon courage.

La voix intérieure, c’est sympa pour t’aider à culpabiliser mais ça vaut vraiment que dalle pour trouver des solutions…

Hormis l’irrésistible envie de lâcher une petite larme, signe je suis encore humain et que ma formation de bouddhiste à l’épreuve des balles n’est pas encore terminée, je vois surtout la mort de manière très concrète à ce moment là. Elle est là, juste devant moi et la peur du noir, (cf le titre de l’article) surgit de nulle part. Pour le coup, je ne plaisante pas, un noeud dans le ventre, un peu comme quand tu sors d’un McDo après un menu Maxi Best of Deluxe + Nuggets et Sunday…

Je tente tant bien que mal de lui expliquer que les médicaments, parfois ne fonctionnent pas, que nous ne pouvons pas toujours tout contrôler. Je lui dis que tout le monde fait et fera de son mieux et que tout va bien se passer et qu’il n’y a rien de grave. Pas sûr que l’on puisse jamais se préparer à parler de sa propre mort à une enfant de 5 ans.

Une deuxième annonce, plus douloureuse qu’escomptée.

Pour le reste, il suffira de passer le même disque avec quelques variantes suivant les interlocuteurs…

Possible que dans ces moments là, l’entourage soit plus affecté que le malade lui même. Notion à vérifier avec le club. Quand j’annonce le truc à quelqu’un, je me sens toujours obligé de le rassurer, de lui dire que tout va bien et de ne pas s’inquiéter, comme si je devais me justifier d’une certaine manière. Je le fais volontiers et de façon naturelle mais cela reste un poids supplémentaire.

Dernier exemple en date, hier matin, j’ai fait l’annonce à Juliette, gardienne de l’école maternelle. À choisir j’aurais préféré ne pas avoir à lui dire quoique ce soit mais voilà, le changement de densité capillaire approche et je préfère lui éviter le choc d’un look Fabien Barthez du jour au lendemain. Ça a été assez dur car, je l’ai senti profondément triste et gênée d’apprendre la nouvelle. Elle en avait presque la larme à l’oeil, elle qui est toujours d’humeur joyeuse et avenante. L’exercice est parfois pénible.

Sans sous-estimer quoique ce soit, je ne peux pas dire pour l’instant que cela m’ai rendu triste, inquiet, déprimé ou rien en fait. Ça ne m’a jamais empêché de dormir. Au contraire, j’ai toujours pris cela sur le ton de la dérision, comme l’immense majorité des événements dans ma vie d’ailleurs. S’agit-il d’un mécanisme de protection ou d’une bêtise supérieure à la normal? Sûrement un mix des deux ! Chacun se fera son idée.

J’ai parfois l’impression d’être insensible, comme si je voyais ça d’un œil extérieur, amusé mais non concerné par la situation.

Comme il se fait tard, ce sera peut être l’objet d’un futur article.

Petite explication sur le titre: L’amour ce n’est pas un homme…
J’espère que quelques uns comprendront (Jules, aide moi!)

Franck
41 ans et un cancer, c'est le moment d'écrire ou jamais...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :